Differdange, ville du sud du Luxembourg, était autrefois décrite en des termes qu’il est aujourd’hui difficile d’imaginer. Pendant une grande partie du XXe siècle, l’industrie lourde façonnait non seulement l’économie de la ville, mais aussi son apparence. Des témoignages historiques décrivent des toits, des rues et des jardins noircis, tandis que les poussières industrielles se déposaient sur les fenêtres, le linge, les meubles et les cultures. Des mesures réalisées dans les années 1950 ont révélé des dépôts de poussières extrêmement élevés à proximité de l’aciérie, dont une grande partie contenait des composés du fer.
Notre article précédent revenait sur l’histoire de la production d’acier au Luxembourg, et plus particulièrement à Differdange, ainsi que sur ses implications environnementales pour les habitants aujourd’hui.
Aujourd’hui, la situation est très différente. Néanmoins, les habitants continuent de signaler la présence de poussières visibles, et les systèmes de surveillance mettent également en évidence d’autres éléments.
Quelles sont les émissions d’une aciérie électrique ?
Differdange dispose toujours d’une capacité de production d’environ 1,35 million de tonnes d’acier brut par an. Ce qui a radicalement changé, c’est la manière dont cet acier est produit. Il y a un siècle, la production reposait sur une chaîne intégrée comprenant la préparation du minerai, le coke, les hauts fourneaux et les procédés sidérurgiques conventionnels, avec d’importantes émissions diffuses à de nombreuses étapes. Aujourd’hui, une filière beaucoup plus compacte, fondée sur le four à arc électrique, fait principalement fondre de la ferraille et permet d’atteindre une production industrielle comparable avec beaucoup moins d’installations majeures et des émissions nettement réduites.
La sidérurgie moderne au four à arc électrique est considérablement moins polluante que la production traditionnelle par haut fourneau, notamment en ce qui concerne le CO₂. Mais la fusion de ferrailles à des températures supérieures à 1 600 °C génère encore plusieurs catégories de polluants atmosphériques.
ArcelorMittal identifie elle-même quatre principaux groupes d’émissions provenant de ses installations industrielles au Luxembourg : le CO₂, les oxydes d’azote (NOx), les oxydes de soufre (SOx) et les poussières.
Les particules et les poussières contenant des métaux sont produites lors de la manutention de la ferraille, de sa fusion, de son transfert entre différents équipements, de la coulée, de la découpe et du laminage. La ferraille contient elle-même du fer et des métaux d’alliage, tandis que sa surface peut comporter des revêtements, de la rouille, des huiles ou d’autres contaminants. Les particules fines peuvent donc contenir des métaux tels que le fer, le chrome, le nickel, le manganèse, le zinc et le plomb.
Les NOx sont principalement générés par les combustions à haute température, notamment par les brûleurs au gaz naturel utilisés dans les fours et les procédés de réchauffage.
Les SOx peuvent provenir du soufre contenu dans les combustibles, la ferraille ou d’autres matériaux introduits dans le procédé.
Les dioxines, furanes et HAP peuvent se former dans certaines conditions de combustion, en particulier lorsque des contaminants organiques sont présents. La surveillance environnementale du Luxembourg suit spécifiquement ces polluants en raison de leur toxicité.
Les fours électriques peuvent également générer du monoxyde de carbone et des composés organiques volatils, selon les conditions de fonctionnement du four et les contaminants présents dans la ferraille.
Il est important de souligner que tous ces polluants ne quittent pas l’usine par une seule cheminée. Il faut distinguer les émissions canalisées des émissions diffuses.
Émissions canalisées
Les aciéries modernes sont conçues pour capter les fumées concentrées produites à l’intérieur du four à arc électrique. Sur les sites luxembourgeois d’ArcelorMittal, les gaz issus des fours sont aspirés vers un système centralisé. Ils passent ensuite par plusieurs étapes de refroidissement et de traitement, notamment la séparation des étincelles, l’injection de charbon actif et la filtration sur manches avant d’être rejetés dans l’atmosphère. Le charbon actif contribue à capter des polluants tels que les dioxines, tandis que les filtres à manches éliminent une très grande proportion des particules.
Émissions diffuses
Une part importante du problème résiduel provient de ce que l’on appelle les émissions diffuses ou fugitives. Il s’agit d’émissions qui s’échappent directement dans le bâtiment industriel ou dans l’air ambiant au lieu d’être captées par le système principal d’extraction.
Elles peuvent se produire lors :
- de la manutention et du chargement de la ferraille ;
- du transfert de l’acier en fusion ;
- de la vidange ou du traitement des poches ;
- de la coulée et du refroidissement des scories ;
- de la découpe de l’acier semi-fini ;
- du transport des matériaux ;
- des opérations de laminage, qui peuvent remettre en suspension des poussières et des oxydes métalliques.
Afin de traiter ce problème dans une certaine mesure, et après plusieurs années de discussions entre l’entreprise, la commune, les habitants et l’Administration de l’environnement, des capteurs ont été installés autour du site et un inventaire des sources diffuses a été réalisé. ArcelorMittal indique que quatre zones prioritaires ont été identifiées : deux liées à la métallurgie secondaire et deux au laminoir.
L’entreprise installe actuellement un important système d’extraction supplémentaire destiné à capter ces émissions au plus près de leur source. Ce système peut extraire environ 1,2 million de mètres cubes d’air par heure et, selon ArcelorMittal, devrait permettre de réduire les émissions diffuses de poussières d’environ 80 % une fois entièrement raccordé et calibré d’ici la fin de 2026.
Le Luxembourg exploite à Differdange, à proximité d’ArcelorMittal, une station de surveillance urbaine et industrielle qui mesure les PM10 et les métaux lourds. En 2024, l’Administration de l’environnement a indiqué que les concentrations annuelles de PM10 ainsi que les concentrations des métaux réglementés dans les particules fines restaient largement inférieures aux limites légales applicables.
Cependant, d’autres dispositifs de surveillance ont mis en évidence certains problèmes spécifiques. L’un des plus notables concerne le chrome. Le programme luxembourgeois de biosurveillance à long terme a montré que, si les concentrations de nombreux métaux lourds ont fortement diminué depuis les années 1990, les concentrations de chrome à Differdange et à Esch-sur-Alzette ont augmenté au cours des dernières années. L’Administration de l’environnement a relié cette hausse à l’utilisation de matériaux contenant du chrome par ArcelorMittal et a indiqué que des modifications des installations étaient en cours.
Plus récemment, le rapport d’activité environnementale de 2024 a signalé une hausse inhabituelle du plomb dans les échantillons de biosurveillance provenant d’Esch-sur-Alzette et de Differdange entre juillet et septembre 2024. Selon l’Administration, ces niveaux semblaient principalement liés aux activités industrielles d’ArcelorMittal, et l’autorité travaillait avec l’entreprise afin d’en identifier précisément la source.
Par ailleurs, des habitants de Differdange signalent la présence de poussières pâles ou grises se déposant sur leurs terrasses, voitures ou meubles de jardin, alors même que les mesures officielles annuelles de PM10 restent inférieures à la limite légale. L’Administration de l’environnement distingue les particules fines en suspension dans l’air, telles que les PM10, des retombées de poussières plus lourdes. Les particules plus grosses se déposent relativement rapidement et peuvent donc provoquer des nuisances très localisées autour d’une source industrielle sans rester suffisamment longtemps en suspension pour dominer les mesures classiques de PM10.
Cette distinction est particulièrement pertinente à Differdange, où le gouvernement et ArcelorMittal ont spécifiquement surveillé les retombées de poussières et les émissions diffuses autour de l’aciérie. Une campagne dédiée menée en 2024–2025 à Differdange et dans la commune voisine de Sanem a mesuré les retombées particulaires et le formaldéhyde, démontrant une nouvelle fois que les émissions industrielles localisées restent un enjeu de surveillance actif.
À l’époque de la « ville noire », la pollution pouvait être visible dans l’ensemble du paysage. Aujourd’hui, elle est davantage maîtrisée, plus localisée et considérablement réduite — mais elle n’a pas disparu. Le fait qu’ArcelorMittal investisse plusieurs dizaines de millions d’euros spécifiquement pour capter les émissions diffuses à Differdange montre que ces émissions résiduelles ne relèvent pas simplement du passé industriel de la ville.
Dans le prochain article de cette série, nous examinerons le système de gestion de l’eau : d’où provient l’eau utilisée par l’aciérie, quelle proportion est réutilisée, comment les eaux usées industrielles sont traitées et ce qui quitte finalement le site.
Avez-vous lu notre précédent article de cette série ?