La plupart des cosmétiques, produits de beauté et produits de soins personnels contiennent de nombreux types de substances chimiques, naturelles ou synthétiques. Ce n’est un secret pour personne : il suffit de consulter la liste des ingrédients au dos de l’emballage de votre produit cosmétique préféré. L’Union européenne impose par ailleurs des règles strictes concernant les substances chimiques pouvant être utilisées dans ces produits.

La principale législation applicable est le règlement européen relatif aux produits cosmétiques, règlement (CE) nº 1223/2009, qui interdit certaines substances, en limite d’autres à des concentrations ou à des usages précis, et exige que chaque produit cosmétique mis sur le marché européen fasse l’objet d’une évaluation de sécurité. Ce cadre est complété par le règlement REACH, règlement (CE) nº 1907/2006, ainsi que par le règlement relatif à la classification, à l’étiquetage et à l’emballage des substances et des mélanges, règlement (CE) nº 1272/2008.

Les ingrédients cosmétiques sont régulièrement réévalués par des organismes scientifiques, en particulier par le Comité scientifique européen pour la sécurité des consommateurs. De nouvelles données peuvent entraîner des restrictions supplémentaires, une réduction des concentrations autorisées ou une interdiction complète.

Néanmoins, des substances interdites dans l’Union européenne continuent d’être détectées dans des produits accessibles aux consommateurs. En outre, les recherches scientifiques et les évaluations réglementaires peuvent prendre beaucoup de temps, parfois plusieurs années, avant d’identifier de nouveaux risques, notamment lorsque les substances concernées sont présentes dans de nombreux produits du quotidien.

Les parabènes en constituent un exemple bien connu. Ils ont été largement utilisés pendant des décennies comme conservateurs dans les cosmétiques et les produits de soins personnels. Des recherches ultérieures ont soulevé des préoccupations quant aux effets endocriniens potentiels de certains parabènes, entraînant plusieurs évaluations scientifiques et modifications réglementaires. L’Union européenne a interdit certains parabènes, imposé des limites et des conditions d’utilisation plus strictes à d’autres, tout en maintenant le méthylparabène et l’éthylparabène parmi les conservateurs autorisés, dans des concentrations déterminées.

Une question importante se pose donc pour les consommateurs : si le cadre réglementaire européen est aussi strict, pourquoi des produits non conformes continuent-ils d’arriver dans les rayons ?

Importations et chaînes d’approvisionnement fragmentées

Les produits fabriqués en dehors de l’Union européenne ne sont pas juridiquement exemptés des règles européennes applicables aux cosmétiques. Un produit cosmétique fabriqué aux États-Unis, en Chine ou dans un autre pays doit respecter les exigences européennes avant de pouvoir être mis sur le marché européen.

Dans la pratique, cependant, les autorités de surveillance du marché ne peuvent pas tester chaque produit. Elles ne peuvent inspecter qu’une partie du volume considérable de cosmétiques commercialisés par les distributeurs traditionnels, les plateformes de vente en ligne, les circuits d’importation parallèle et les petits revendeurs.

Des produits peuvent ainsi atteindre les consommateurs en raison d’une documentation insuffisante, de déclarations frauduleuses, d’importations non autorisées, de formulations obsolètes, de contrefaçons ou de manquements de la part de l’importateur ou de la personne responsable désignée dans l’Union européenne.

Le butylphényl méthylpropional, communément appelé Lilial ou BMHCA, illustre bien ce problème. Cette substance était autrefois largement utilisée dans les parfums et les cosmétiques, mais elle a été interdite dans les produits cosmétiques européens après avoir été classée comme toxique pour la reproduction. Elle continue néanmoins d’être détectée dans des produits signalés par le système européen d’alerte rapide Safety Gate.

Selon les résultats 2024 de Safety Gate publiés par la Commission européenne, les cosmétiques représentaient 36 % des produits dangereux signalés, et 97 % des alertes concernant des cosmétiques étaient liées à la présence de BMHCA.

Les listes d’ingrédients sont utiles, mais insuffisantes

Les listes d’ingrédients des produits cosmétiques identifient les substances utilisées dans un produit, généralement par ordre décroissant de concentration. Toutefois, les fabricants ne sont normalement pas tenus de communiquer aux consommateurs la concentration exacte de chaque ingrédient.

Les informations détaillées concernant la composition doivent figurer dans le dossier d’information sur le produit et être prises en compte lors de l’évaluation de sécurité, mais elles ne sont généralement pas indiquées sur l’emballage.

Cela crée une importante lacune en matière d’information. La simple présence d’une substance chimique ne permet pas, à elle seule, d’en déterminer le risque. Sa concentration, la voie d’exposition, la fréquence d’utilisation et ses interactions avec d’autres ingrédients sont également importantes.

Les consommateurs peuvent donc utiliser un produit pendant des années sans connaître les quantités de certaines substances auxquelles ils sont exposés. Les recherches scientifiques et les évaluations réglementaires peuvent également prendre beaucoup de temps avant d’identifier de nouveaux risques, notamment lorsque les substances concernées sont utilisées dans plusieurs produits du quotidien.

Les parfums ne comportent pas de liste complète d’ingrédients

Les parfums et les produits cosmétiques parfumés sont souvent perçus comme contenant des extraits de fleurs, de plantes ou d’autres matières naturelles. En réalité, les parfums modernes sont généralement constitués de mélanges contenant principalement des molécules aromatiques synthétiques conçues pour reproduire, modifier ou stabiliser certaines odeurs.

Les parfums sont soumis aux interdictions, restrictions et exigences générales de sécurité prévues par le droit européen relatif aux cosmétiques, ainsi qu’au règlement (UE) 2023/1545 concernant l’étiquetage des allergènes de parfum.

Toutefois, leur composition moléculaire complète n’est généralement pas indiquée sur l’étiquette du produit et peut ne pas être reproduite molécule par molécule dans la documentation réglementaire de la marque cosmétique. Un mélange parfumant propriétaire peut être identifié par son nom commercial, son numéro de code et son fournisseur, tandis que sa formule détaillée reste entre les mains du fabricant de parfums en tant qu’information commerciale confidentielle.

Les consommateurs ne voient donc pas une liste complète d’ingrédients, mais uniquement les allergènes parfumants qui doivent légalement être déclarés individuellement lorsqu’ils dépassent certains seuils.

L’évaluation de sécurité du produit cosmétique doit prendre en compte le mélange parfumant, mais elle peut reposer sur les informations de sécurité fournies par la maison de parfumerie plutôt que sur la communication publique, complète et centralisée de chaque substance et de sa concentration.

Cela crée une importante lacune en matière de transparence et de contrôle. Les substances chimiques utilisées dans les parfums restent juridiquement soumises aux interdictions et restrictions européennes, mais il n’existe généralement pas de registre complet, consultable et détaillé à l’échelle moléculaire de chaque formulation parfumante mise sur le marché. La conformité dépend donc fortement des informations produites et conservées au sein de la chaîne d’approvisionnement commerciale.

Que signifie réellement la mention « Fabriqué dans l’Union européenne » ?

Une indication d’origine telle que « Fabriqué dans l’Union européenne » ne renseigne pas les consommateurs sur l’origine de chaque ingrédient ni sur la complexité de la chaîne d’approvisionnement du produit.

Les marques européennes ne fabriquent pas nécessairement en Europe chaque ingrédient, composant ou emballage.

Un produit peut contenir des matières premières, des mélanges parfumants, des contenants ou d’autres composants provenant de plusieurs pays. Selon les règles douanières européennes, l’origine d’un produit est généralement déterminée par le lieu où a eu lieu sa dernière transformation substantielle et économiquement justifiée. Il n’existe aucune obligation simple selon laquelle chaque ingrédient, ou un pourcentage déterminé du produit, devrait provenir d’Europe.

Une entreprise européenne peut également faire fabriquer ses produits sous contrat en Chine, aux États-Unis ou dans un autre pays. Cette pratique est légale, à condition que le produit commercialisé dans l’Union européenne respecte les exigences européennes et qu’une personne responsable établie dans l’Union en assume la responsabilité juridique.

Existe-t-il des outils pour aider les consommateurs ?

Plusieurs applications permettent aujourd’hui aux consommateurs de scanner des produits cosmétiques et d’interpréter leurs listes d’ingrédients.

Yuka et INCI Beauty figurent parmi les applications les plus connues. Elles peuvent aider les consommateurs à identifier certains ingrédients et à comparer des produits sans devoir maîtriser une terminologie chimique complexe.

Leurs évaluations doivent néanmoins être interprétées avec prudence. Ces applications s’appuient généralement sur la liste d’ingrédients publiquement disponible. Elles n’ont normalement pas accès aux concentrations exactes, aux évaluations complètes de sécurité ni aux données confidentielles relatives à la formulation.

Yuka, par exemple, classe les ingrédients selon différents risques potentiels, tels que la perturbation endocrinienne, l’allergénicité, l’irritation, la cancérogénicité ou les effets environnementaux. L’ingrédient auquel est attribué le niveau de risque le plus élevé influence fortement la note globale du produit. L’application peut donc être utile comme outil de vigilance et de précaution, mais elle ne remplace pas une évaluation complète du risque propre au produit.

Ces applications sont donc utiles pour sensibiliser les consommateurs et comparer des produits. Elles ne peuvent toutefois pas déterminer de manière indépendante si un produit respecte la législation européenne ou si son utilisation présente réellement un risque inacceptable. Différentes applications peuvent également attribuer des notes différentes, car elles s’appuient sur des sources, des hypothèses et des niveaux de précaution distincts.

L’application Scan4Chem financée par l’Union européenne

Le projet européen LIFE AskREACH a développé l’application Scan4Chem, avec la participation du Luxembourg Institute of Science and Technology.

Scan4Chem permet aux consommateurs de scanner les codes-barres de produits et de demander des informations concernant la présence de substances extrêmement préoccupantes dans des articles solides tels que les meubles, les vêtements, les appareils électroniques et les jouets. Lorsque les informations ne sont pas disponibles, les consommateurs peuvent utiliser l’application pour contacter le fournisseur et exercer leur droit à l’information prévu par le règlement REACH.

L’application ne couvre pas les produits cosmétiques, car ceux-ci sont considérés comme des mélanges chimiques et non comme des « articles » au sens des dispositions concernées du règlement REACH. Son expérience illustre néanmoins les limites d’un système dépendant fortement de la participation des consommateurs, de l’enregistrement des produits et de demandes d’information adressées individuellement aux fournisseurs.

Dans de nombreux cas, les fournisseurs ne répondent d’ailleurs pas aux demandes transmises par l’intermédiaire de l’application. La couverture de la base de données restera donc incomplète tant que les informations ne seront pas fournies systématiquement à la source.

Des outils efficaces pour connaître la composition des produits

Un outil fiable d’information sur la composition des produits ne devrait pas dépendre principalement des consommateurs pour photographier les étiquettes, saisir les ingrédients ou adresser des demandes individuelles aux fabricants. Les consommateurs ne devraient pas non plus devoir déployer des efforts considérables pour trouver et comprendre les informations concernant les substances chimiques utilisées dans leurs produits du quotidien.

L’Union européenne détient ou réglemente déjà une grande partie des informations nécessaires par l’intermédiaire des notifications de produits cosmétiques, des dossiers d’information sur les produits, des obligations imposées aux personnes responsables, des bases de données sur les ingrédients et des systèmes de surveillance du marché.

L’étape suivante devrait consister à relier ces différentes sources à une plateforme destinée aux consommateurs, vérifiée et soutenue par l’Union européenne.

En scannant un code-barres, un consommateur devrait pouvoir vérifier :

  • que le produit a été notifié pour sa commercialisation sur le marché européen ;
  • l’identité de l’entreprise responsable ;
  • la liste officielle et actualisée des ingrédients ;
  • si la formulation a été modifiée ;
  • les restrictions applicables et les avertissements relatifs aux allergènes ;
  • si le produit a fait l’objet d’un rappel ou d’un signalement dans Safety Gate ;
  • si les informations ont été vérifiées par le fabricant ou ajoutées par un utilisateur.

L’objectif ne serait pas de réduire une analyse toxicologique complexe à une simple note rouge ou verte. Il s’agirait de rendre la composition et le statut réglementaire d’un produit traçables, depuis le fabricant jusqu’au rayon du magasin.

Pour qu’un tel outil fonctionne efficacement, l’Union européenne devrait travailler directement avec les développeurs, les fabricants, les importateurs et les autorités de surveillance du marché afin d’alimenter et de maintenir une base de données vérifiée. Les informations devraient être actualisées automatiquement lorsque les formulations changent, que des substances sont restreintes ou que des produits font l’objet d’un rappel.

Les listes d’ingrédients ont constitué une étape importante vers davantage de transparence. Elles ne devraient plus en être l’aboutissement.

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